Mondial « Mots »

Par Henri Deleersnijder

On se souvient qu’en 2022 le Mondial eut lieu au Qatar, dont le palmarès footballistique était pratiquement voire totalement inexistant. C’était une façon, pour ce petit pays richissime du Golfe, d’utiliser le ballon rond pour s’affirmer sur la scène internationale. En 1930, lors de la première édition de la Coupe du monde de football organisée par l’Uruguay, cette minuscule nation coincée entre l’Argentine et le Brésil acquit une visibilité planétaire, d’autant plus grande qu’elle sortit victorieuse de la compétition. Mais à la différence de l’émirat du Moyen-Orient, ce modeste État d’Amérique du Sud avait au préalable beaucoup investi dans le sport.

Jugez plutôt. En 1924, aux Jeux olympiques de Paris, puis en 1928 aux JO d’Amsterdam, l’Uruguay décroche deux médailles d’or et devient tout indiqué par la FIFA pour organiser le premier Mondial… qu’il remporte à nouveau contre l’Argentine. Ces réussites sportives uruguayennes ne doivent rien au hasard. En plus de la passion populaire qui s’était emparée du peuple, elles s’expliquent par une volonté politique bien affirmée du gouvernement. Au pouvoir au début du xxe siècle, l’aile progressiste du Parti colorado entama un vaste programme de réformes sociales, influencées au demeurant par les théories hygiénistes. L’éducation physique y était fortement prônée. D’où, à des fins de santé publique, la création en 1911 d’une Commission nationale qui avait pour objectif de promouvoir la pratique sportive au sein de la population. Les villes du pays se couvrirent alors de « places de sport », lesquelles mettaient à la disposition de toutes les infrastructures nécessaires à l’exercice de disciplines athlétiques.

Le sport-santé était mis sur les rails. Il ne tarda cependant pas à être affublé d’une rhétorique patriotique faisant du foot un lieu d’expression de l’identité nationale, ce qui se traduisit notamment par le financement d’un stade monumental au cœur de la capitale Montevideo : le Centenario qui rappelait que, 100 ans plus tôt, avait été proclamée la Constitution de la République.

Cette première grande rencontre de football, qu’avait voulue la FIFA, fut-elle vraiment une réussite internationale ? Non et oui. Non, parce qu’il n’y eut que 13 équipes participantes, après d’âpres négociations. On ne parlait pas encore de Sud Global en ce temps-là, mais, face à la condescendance un tantinet méprisante de la vieille Europe, l’Uruguay, en dépit de ses triomphes olympiques, risquait de ne pas faire le poids – l’Angleterre, du reste, ne fit pas le déplacement. Oui, parce que cet événement sportif permit à un petit État de l’arrière-cour étasunienne de se hisser sur le pavois des nations bien en vue du monde. Le journal britannique le Daily Sketch, ne s’y est pas trompé qui écrivait en 1970 : « Les Anglais ont peut-être inventé le football, mais ce sont les hommes d’Amérique latine qui ont donné à ce jeu une magie au-dessus de notre compréhension. »

C’est faire grand cas du sport, dira-t-on, quand on sait combien il s’est transformé en sport-spectacle, où les corps sont menés à rude épreuve, à la limite du supportable, ce qui donnerait raison au fameux mot de Churchill interrogé sur le secret de sa longévité : « cigars, whisky and low sport »… Tout est affaire de dosage en somme, la démesure ici également est contre-indiquée pour la santé.

Cela dit, d’un autre point de vue, pourquoi le sport – le football, en particulier – ne pourrait-il pas faire office d’ascenseur social ou démocratique ? Ils ont été nombreux les enfants des pays du tiers-monde, africains notamment, qui ont rêvé d’être footballeurs et d’accéder de la sorte à une vie meilleure. Il en a été ainsi de Zinédine Zidane, né à Marseille dans un milieu modeste, de parents immigrés algériens, et dont tout le monde connaît l’éblouissante carrière.

Le cas de Sócrates est plus emblématique. Ce joueur brésilien, porteur d’un diplôme de médecine, a été à la base d’une initiative sociologique unique dans le monde du foot, si souvent gangrené par l’argent, expérience connue sous l’appellation « démocratie corinthiane ». L’autogestion y était à l’ordre du jour : chaque décision liée à la gestion du club était soumise au vote des joueurs, devenus des salariés liés quasiment à vie à leur entreprise, et plus du tout soumis aux intérêts mercantiles de leurs managers. Bien mieux, en pleine dictature, ils avaient inscrit le mot « démocratie » sur leurs maillots. Et, à l’occasion d’une finale de championnat, ils déployèrent une grande banderole sur laquelle on pouvait lire : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ».

À l’inverse, on ne peut nier que le jeu du ballon rond s’est aussi pratiqué en terrain dictatorial, cautionnant les pires régimes antidémocratiques du xxe siècle : ce n’est pas l’objet de cette chronique, raison pour laquelle on ne s’y attardera pas. Si l’on veut bien par contre faire abstraction de son volet business actuel, peu ragoûtant à vrai dire, il est manifeste que le football a conquis le monde de manière pacifique, ce qui ne fut pas le cas des empires dans le passé, loin de là. En témoigne l’organisation des Mondials, méga-événements qui, tout en renforçant le sentiment d’appartenance à un groupe, peuvent aussi contribuer au rapprochement entre les peuples, même s’il y a encore pas mal d’efforts à fournir en ce domaine, à commencer par l’énergie pour tempérer les ardeurs nationalistes auxquels on assiste trop souvent.

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